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Ville, violence urbaine et développement : comprendre les causes pour construire la sécurité

Par Abderrazzak KABBOURI
Enseignant-chercheur en Droit

La ville, au Nord comme au Sud, connaît des transformations profondes dont l’impact sur les comportements humains et les équilibres sociaux est considérable. Si le développement urbain est un phénomène généralisé, il demeure marqué par une dualité persistante : la ville peut être un espace d’épanouissement, d’intégration et de sécurité, mais aussi un lieu de ségrégation, d’exclusion et de production de violences, notamment dans les quartiers marginalisés.

Comme le souligne Didier Revest, la violence constitue avant tout le symptôme de dysfonctionnements sociaux profonds. Une urbanisation déshumanisante, un urbanisme ségrégatif et la concentration de populations vulnérables dans des espaces dépourvus d’emplois, d’équipements collectifs et de lieux de socialisation forment un terreau favorable à l’émergence de comportements violents. La violence apparaît ainsi moins comme une anomalie que comme une réaction socialement construite face à la précarité et à l’exclusion.

La violence urbaine : une notion complexe et plurielle

La notion de violence urbaine ne peut être appréhendée sans une approche pluridisciplinaire, croisant sociologie, science politique et analyse médiatique. Comme l’ont montré Yves Pedrazzini, Audren Muxin ou encore Xavier Rousseaux, la violence est une notion polymorphe, historiquement située et socialement construite. Elle recouvre des réalités multiples allant des incivilités quotidiennes à la délinquance, en passant par les émeutes urbaines et les formes diffuses de tensions sociales.

Cette pluralité explique le caractère flou et parfois instrumentalisé du concept. Toutefois, un consensus se dégage dans la littérature scientifique : la configuration de l’espace urbain, les formes d’habitat et les logiques de ségrégation territoriale jouent un rôle déterminant dans la production du sentiment d’insécurité.

Urbanisation, ségrégation et sentiment d’insécurité

La violence urbaine est progressivement devenue un enjeu politique majeur et un problème d’action publique.

Notre postulat est que la violence urbaine ne peut être dissociée des défaillances territoriales. L’absence d’attractivité des quartiers, la rupture des liens sociaux et la fragmentation urbaine produisent un sentiment d’abandon et de relégation. Les travaux de Stéphane Beaud et Michel Pialoux montrent que la précarité sociale et territoriale favorise l’émergence de figures sociales perçues comme les acteurs des violences urbaines. Il ne s’agit pas de nier la responsabilité individuelle, mais de reconnaître que l’espace urbain agit comme un facteur structurant des comportements.

Les réponses sécuritaires face à la complexité de la violence urbaine

Face à la violence urbaine, les politiques publiques ont longtemps privilégié des réponses répressives. L’approche dite de la « tolérance zéro », analysée notamment par Marc Rassart et Sophie Body-Gendrot, illustre cette tendance à traiter un problème social par des instruments essentiellement sécuritaires.

L’exemple américain est révélateur : malgré l’augmentation massive des budgets de sécurité, notamment à New York durant l’ère Giuliani, les tensions sociales et les plaintes contre les forces de l’ordre étaient accrues, sans réduction durable de la violence. Ces constats soulignent les limites d’une approche centrée sur la coercition. Comme le rappelle Bernard Lahire, opposer responsabilité individuelle et analyse sociale empêche de comprendre les mécanismes profonds à l’œuvre dans la production de la violence.

Les apports théoriques de l’urbanisme à la compréhension de la violence urbaine

Les théories urbanistiques offrent un cadre analytique essentiel pour comprendre le lien entre ville et violence. Jane Jacobs, à travers la théorie des « Eyes on the Street », montre que la sécurité urbaine repose sur la vitalité sociale des espaces publics. Les rues animées, mixtes et fréquentées favorisent une surveillance informelle qui limite les comportements violents, tandis que les espaces désertés et monofonctionnels accentuent l’insécurité.

Dans une perspective complémentaire, Oscar Newman développe la théorie de l’espace défendable, selon laquelle un aménagement urbain lisible, appropriable et clairement structuré renforce le contrôle social informel et réduit la criminalité. L’absence de frontières spatiales claires et la prolifération de zones résiduelles favorisent, au contraire, la déresponsabilisation collective.

Ces approches sont prolongées par la théorie de la prévention de la criminalité par le design environnemental (CPTED), qui repose sur l’idée que la violence peut être limitée par des choix d’aménagement adaptés : visibilité, contrôle des accès, entretien des espaces et mixité fonctionnelle. Ces théories convergent vers une conclusion centrale : la violence urbaine est en partie produite par la ville elle-même.

Urbanisme, développement et prévention durable

La violence urbaine n’est ni accidentelle ni inévitable. Elle reflète les choix opérés en matière de développement urbain. Une ville fragmentée, marquée par l’habitat insalubre, le chômage et l’absence d’équipements collectifs, génère mécaniquement de l’insécurité. À l’inverse, un urbanisme humain, inclusif et équilibré constitue un puissant levier de prévention.

La répartition équitable des infrastructures, la mixité sociale, la qualité des espaces publics et la participation des habitants à la gouvernance locale renforcent le sentiment d’appartenance et réduisent les tensions sociales. Comme le soulignent François Baillaud et Catherine Gorgeon, la prévention durable de la violence repose davantage sur l’insertion, l’éducation, le logement et l’emploi que sur la seule répression.

Bref, La violence urbaine ne peut être réduite à une lecture sécuritaire ou morale. Elle constitue le reflet des inégalités sociales, des défaillances territoriales et des choix de développement urbain. La ville n’est pas seulement le lieu où la violence s’exprime ; elle est souvent l’un des facteurs qui la produisent.

Construire des villes sûres suppose de repenser l’urbanisme, de renforcer la cohésion sociale et de placer l’humain au cœur des politiques publiques. Dans un contexte marqué par les mobilités et les transformations sociales, la sécurité urbaine ne peut être dissociée du développement et de l’inclusion. C’est à cette condition que la ville pourra redevenir un espace de protection, de dignité et de vivre-ensemble.

Références bibliographiques

Revest, D. (2011). La violence. Paris : L’Harmattan.
Pedrazzini, Y. (2005). La violence des villes. Paris : Presses universitaires.
Beaud, S., & Pialoux, M. (2003). Violences urbaines, violences sociales. Paris : Fayard.
Body-Gendrot, S. (2001). Les villes : la fin de la violence ? Paris : Presses de Sciences Po.
Rassart, M. (2010). La tolérance zéro. Québec : Université Laval.
Lahire, B. (2016). Pour la sociologie. Paris : La Découverte.
Jacobs, J. (1961). The Death and Life of Great American Cities. New York: Random House.
Newman, O. (1972). Defensible Space. New York: Macmillan.

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